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2019
02
10

Ne buvez pas de lait au chocolat

Déclaration : J’ai été rémunéré par Les producteurs laitiers du Canada pour une conférence donnée en 2018. Mon jugement professionnel n'est pas influencé par cette rémunération.

Je suis tombé récemment sur cet article « Non, le lait au chocolat n’améliore pas la récupération des sportifs » publié sur le site web du Scientifique en chef du Québec

On y explique que le lait au chocolat n’affecte pas les performances et que le marketing entourant le lait au chocolat est beaucoup plus fort que ses effets réels. Puisque l’amélioration des performances est un mythe (selon le journaliste), le comportement implicitement suggéré est de ne pas boire de lait au chocolat.

Jusque-là, les conclusions me semblaient raisonnables. Par contre, après une lecture plus attentive, j’ai trouvé que l’article était en fait biaisé et qu’il comportait plusieurs erreurs dans l’interprétation des études citées. Je propose 1) de corriger les principales erreurs; et 2) une version de ce qu’on aurait dû retrouver dans l’article.

Chocolat milk

Principales erreurs dans l’article publié sur le site du Scientifique en chef

« Leurs résumés [des études favorables] font bel et bien état de divers bienfaits du lait au chocolat, particulièrement pour les sports d’endurance. Par contre, leurs échantillons sont souvent limités »

Le journaliste critique les études appuyant certains bienfaits du lait au chocolat en contexte sportif en raison de leur petite taille d’échantillons. C’est-à-dire le fait que les études incluent généralement peu de participants. Il faut savoir que la nutrition sportive n’est pas nécessairement la discipline scientifique qui attire le plus de subventions. Ainsi, les études en nutrition sportive sont souvent (voire toujours) de faible envergure et incluent peu de participants.

Par exemple, une récente étude de nutrition sportive, très rigoureuse, conduite dans les règles de l’art, et menée par une équipe d’expérience inclut… 29 participants (1)! Les conclusions sont-elles invalides? Pas du tout. On peut légitimement se questionner sur la généralisation des résultats; c’est-à-dire est-ce que je ressemble aux participants étudiés? Puis-je transférer ces observations à mon sport ou à mon contexte? Cependant, gardons en tête qu’avoir peu de participants ne diminue pas nécessairement la validité d’une étude.

En revanche, avoir peu de participants peut limiter la capacité à détecter un effet ou l’impact de la consommation de lait au chocolat. Ainsi, l’absence d’effet observé chez un groupe ayant consommé du lait au chocolat en comparaison à un placebo peut être due à un nombre trop faible de participants.

«ces études sont souvent financées par des sociétés comme Mars, General Mills ou directement par le Dairy Council américain, qui en publie plusieurs sur son site web.»

Il est vrai que les études financées par l’industrie, particulièrement l’industrie des boissons sucrées, ont plus de chance de présenter des résultats favorables envers l’aliment ou la boisson étudiée (2, 3)

D’un autre côté, les subventions gouvernementales sont rares ou inexistantes en nutrition sportive. Dans ce contexte, il est peu surprenant que certaines études soient subventionnées par l’industrie. Or, le fait qu’une industrie finance l’étude ne devrait pas être une raison de ne pas consulter les études ayant évalué la consommation de lait au chocolat. À moins d’une inconduite scientifique majeure (par exemple, falsifier des données), les données de la section des résultats sont objectives. Il faut par contre faire l’effort d’analyser la méthodologie et de vérifier si les conclusions de l’étude – décrites de manière plus ou moins subjective par les auteurs – sont appuyées par les données et la méthodologie. Bref, on déroge un peu du sujet principal, mais la critique disant que les études sont douteuses, car elles sont financées par l’industrie est incomplète sans expliquer de quelle façon ce fameux financement a influencé les résultats.

«Les spécialistes qui mettent l’emphase sur les effets positifs du lait au chocolat après le sport négligent souvent de mentionner que d’autres études concluent exactement le contraire […] On retiendra aussi cette autre étude, publiée en 2018 dans le Journal of Sports Medecine and Physical Fitness, dans laquelle des chercheurs se sont penchés sur la consommation de lait au chocolat faible en gras par des triathloniens. »

L’étude citée par le journaliste ne concerne même pas directement les effets du lait au chocolat, mais plutôt les effets de la supplémentation en taurine (4)!

Dans le même ordre d’idées, les études citées par le journaliste concernant les effets du lait au chocolat sur la performance ne concluent pas le contraire de celles qui montrent des bienfaits, tel qu’il l’affirme. En fait, aucune n’arrive à la conclusion que le lait au chocolat nuit à la performance. Cet argument est incohérent avec les données présentées.

«Ils n’ont observé aucun changement physiologique.»

Ce constat du journaliste est utilisé à quelques reprises pour appuyer l’idée que le lait au chocolat n’a pas d’effet sur la performance. Il s’agit d’un paralogisme classique. Ce biais cognitif est aussi connu sous le nom d’appel à l’ignorance ou argumentum ad ignorantiam. L’absence de preuves (c’est-à-dire, aucune différence sur des marqueurs de performance entre un groupe lait au chocolat et un groupe placebo) n’est pas une preuve d’absence (c’est-à-dire, que le lait au chocolat n’a pas d’effets). On ne voit peut-être pas de différences en raison du trop faible nombre de participants dans certaines études.

« Une étude de plus grande envergure, parue en 2017, fait cependant pencher la balance des preuves du côté des sceptiques. Il s’agit d’une méta-analyse […] qui conclut elle aussi que le lait au chocolat n’a aucun bienfait du point de vue de la récupération sportive. »

Ce n’est pas tout à fait ce que cette méta-analyse montre (5). Entre autres, la méta-analyse montre que la consommation de lait au chocolat comparée à un placebo ou d’autres suppléments riches en glucides, protéines et lipides provoque des améliorations aux épreuves de type time to exhaustion (abréviation : TTE; le plus longtemps est le mieux) : « the present systematic review and meta-analysis, revealed that [chocolate milk] consumption after exercise improved TTE compared to placebo or CHO + PRO + FAT drinks. » Toujours dans cette méta-analyse (5), on rapporte que le lait au chocolat permet de diminuer les concentrations de lactate sérique : «[chocolate milk] consumption led to lower blood lactate compared to placebo.»

En somme, les effets relevés dans la méta-analyse sont potentiellement importants pour des athlètes dont les performances sont dues aux moindres détails. Or, indiquer qu’un gain potentiel n’est synonyme d’aucun bienfait est une interprétation biaisée et inappropriée d’une étude en nutrition sportive.

Maintenant, une conclusion basée sur les données probantes 

D’abord, regardons très rapidement les facteurs propices à une récupération à court terme après un effort physique modéré à intense. La récupération après l’effort se décortique en trois principaux aspects.

  • Réhydratation → consommer un liquide
  • Refaire les réserves de glycogènes, particulièrement pour les sports à haute intensité (6, 7) → consommer des glucides
  • Stimuler la synthèse de protéines musculaires (8) → consommer des aliments riches en protéines

Le lait au chocolat est à 90% de l’eau et il contient amplement de glucides ainsi qu’une certaine quantité de protéines (voir tableau de valeur nutritive). Il est clair que le lait au chocolat contribue à l’hydratation et permettra de refaire les réserves de glycogène. Les protéines du lait, en quantité suffisante et consommées après un entrainement en résistance, permettent de stimuler la synthèse de protéines musculaires à court terme (9) et favorisent le gain de masse musculaire à moyen terme (10). Ainsi, dans les faits, le lait au chocolat contient les ingrédients requis pour maximiser la récupération d’un sportif ou d’un athlète. Ensuite, cela pourrait avoir des effets favorables sur certains marqueurs de la performance lors d’un effort subséquent. C’est un peu ce que la méta-analyse de Amiri et al. montre (5): une amélioration du temps jusqu’à épuisement (time to exhaustion) et une diminution du lactate sérique (serum lactate) lors d’efforts subséquents à la consommation de lait au chocolat.

Laiterie des trois vallées, http://www.troisvallees.ca

Source: Laiterie des trois vallées, http://www.troisvallees.ca

Cependant, il faut admettre que le lait au chocolat n’est pas le seul aliment ou la seule façon de consommer un liquide, des glucides et des protéines : il s’agit de constituants d’un repas tout à fait normal! Le lait au chocolat et donc une option parmi plusieurs autres pour récupérer.

En savoir plus sur la récupération après un effort physique

La question pertinente est: qui a besoin de récupérer rapidement après un effort?

En effet, la récupération à court terme, comme peut permettre le lait au chocolat, concerne surtout les athlètes qui font plusieurs efforts dans un court délai. Par exemple, les athlètes qui font deux entrainements en moins de 24 heures ou les athlètes qui participeront à plusieurs matchs dans une même journée. Sachant que 85% de la population canadienne ne cumule pas 150 minutes d’activité physique modérée ou vigoureuse par semaine (11), peu de gens se qualifient pour avoir «besoin» d’un lait au chocolat afin de récupérer! Même un sportif s’entraînant 2 à 3 fois par semaine – soit un sportif faisant partie du 15% des Canadiens les plus actifs – n’a pas besoin d’une stratégie particulière pour récupérer après un effort. Ses repas habituels permettront aisément de combler ses besoins jusqu’au prochain entrainement dans les 24 à 72 heures. Est-ce que le lait au chocolat peut quand même être consommé pour récupérer après un effort occasionnel? Bien sûr et consommer du lait au chocolat permettra de répondre aux critères d’une bonne collation après effort. La nuance est que ce repas ou cette collation consommée après un effort n’a pas besoin d’être du lait au chocolat.

Quant aux athlètes qui suivent un régime d’entrainement beaucoup plus intense, ceux-ci ont des besoins particuliers. Ces besoins particuliers doivent être évalués de façon individuelle et ne peuvent se généraliser à l’ensemble de la population évidemment. 

Ma nouvelle conclusion est : ne buvez pas de lait au chocolat en pensant qu’il est obligatoire d’en prendre.

Mot de la fin

Est-ce que le lait au chocolat (ou aromatisé) est un big deal au Canada? Pas vraiment! Les données de vente montrent qu’il s’agit d’une des boissons les moins consommées, loin derrière la bière ou le jus.

Boissons disponibles au Canada

Des données provenant de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de 2015 montrent aussi que les laits aromatisés (incluant le lait au chocolat) ne sont pas une source majeure de sucres totaux dans l’alimentation des Canadiens (12). Chez les adolescents (âgés de 9 à 18 ans), les laits aromatisés comptent pour 5% de l’ensemble des sucres totaux. Tandis que chez les adultes (âgés de 19 ans et plus), les laits aromatisés comptent pour 3% de l’ensemble des sucres totaux. En somme, les laits aromatisés sont loin d’être une source majeure de sucres totaux dans l’alimentation des Canadiens. Et c’est tant mieux comme cela, car de toute façon, la majorité n’en a pas besoin.

Didier Brassard, DtP MSc PhD(candidat)

Références

  1. Burke LM, Ross ML, Garvican-Lewis LA, Welvaert M, Heikura IA, Forbes SG, Mirtschin JG, Cato LE, Strobel N, Sharma AP, et al. Low carbohydrate, high fat diet impairs exercise economy and negates the performance benefit from intensified training in elite race walkers. J Physiol 2017;595(9):2785-807. doi: 10.1113/JP273230.
  2. Lesser LI, Ebbeling CB, Goozner M, Wypij D, Ludwig DS. Relationship between funding source and conclusion among nutrition-related scientific articles. PLoS Med 2007;4(1):e5. doi: 10.1371/journal.pmed.0040005.
  3. Bes-Rastrollo M, Schulze MB, Ruiz-Canela M, Martinez-Gonzalez MA. Financial conflicts of interest and reporting bias regarding the association between sugar-sweetened beverages and weight gain: a systematic review of systematic reviews. PLoS Med 2013;10(12):e1001578; dicsussion e. doi: 10.1371/journal.pmed.1001578.
  4. Galan BS, Carvalho FG, Santos PC, Gobbi RB, Kalva-Filho CA, Papoti M, da Silva AS, Freitas EC. Effects of taurine on markers of muscle damage, inflammatory response and physical performance in triathletes. J Sports Med Phys Fitness 2018;58(9):1318-24. doi: 10.23736/S0022-4707.17.07497-7.
  5. Amiri M, Ghiasvand R, Kaviani M, Forbes SC, Salehi-Abargouei A. Chocolate milk for recovery from exercise: a systematic review and meta-analysis of controlled clinical trials. Eur J Clin Nutr 2018. doi: 10.1038/s41430-018-0187-x.
  6. van Loon LJ, Greenhaff PL, Constantin-Teodosiu D, Saris WH, Wagenmakers AJ. The effects of increasing exercise intensity on muscle fuel utilisation in humans. J Physiol 2001;536(Pt 1):295-304.
  7. Burke LM, Hawley JA, Wong SH, Jeukendrup AE. Carbohydrates for training and competition. J Sports Sci 2011;29 Suppl 1:S17-27. doi: 10.1080/02640414.2011.585473.
  8. Phillips SM, Van Loon LJ. Dietary protein for athletes: from requirements to optimum adaptation. J Sports Sci 2011;29 Suppl 1:S29-38. doi: 10.1080/02640414.2011.619204.
  9. Wilkinson SB, Tarnopolsky MA, Macdonald MJ, Macdonald JR, Armstrong D, Phillips SM. Consumption of fluid skim milk promotes greater muscle protein accretion after resistance exercise than does consumption of an isonitrogenous and isoenergetic soy-protein beverage. Am J Clin Nutr 2007;85(4):1031-40. doi: 10.1093/ajcn/85.4.1031.
  10. Hartman JW, Tang JE, Wilkinson SB, Tarnopolsky MA, Lawrence RL, Fullerton AV, Phillips SM. Consumption of fat-free fluid milk after resistance exercise promotes greater lean mass accretion than does consumption of soy or carbohydrate in young, novice, male weightlifters. Am J Clin Nutr 2007;86(2):373-81. doi: 10.1093/ajcn/86.2.373.
  11. Colley RC, Garriguet D, Janssen I, Craig CL, Clarke J, Tremblay MS. Physical activity of Canadian adults: accelerometer results from the 2007 to 2009 Canadian Health Measures Survey. Health Rep 2011;22(1):7-14.
  12. Langlois K, Garriguet D, Gonzalez A, Sinclair S, Colapinto CK. Change in total sugars consumption among Canadian children and adults. Health Rep 2019;30(1):10-9.

 

Auteur : Didier Brassard

Commentaires
4
Maxime

Merci pour ces précisions et le travail de vérification!

Didier Brassard

Merci! Ça fait plaisir :)

Pascal Lapointe

Bravo pour ce gros texte et ce gros effort de vulgarisation. Mais j’ai vraiment l’impression que notre article et le vôtre disent la même chose, à quelques nuances près. Le message principal étant que le lait au chocolat n’a pas les vertus miracles qu’on lui attribue et que les recherches invoquées par ses défenseurs sont minces.

Il y aurait évidemment matière à argumenter sur votre phrase « avoir peu de participants ne diminue pas nécessairement la validité d’une étude. » Bien sûr que oui, que ça la diminue. Peu importe que ce soit souvent le cas des études en nutrition (comme vous le soulignez avec justesse) ou que les études contraires n’arrivent pas à des conclusions exactement contraires, ça diminue inévitablement la validité des résultats. Mais une fois qu’on a dit ça, l’idée de notre vérification de cette rumeur —parce que c’est bien ce dont il s’agit: la vérification d’une rumeur populaire, ne l’oublions pas— n’a jamais été qu’il fallait jeter au panier toutes ces études. On doit bien sûr se contenter des études qu’on a. Même chose avec les études financées par l’industrie, nous ne les rejetons pas, contrairement à ce que vous laissez entendre. Mais nous disons qu’il faut observer avec prudence leurs conclusions, et là-dessus, nos deux textes sont en accord: avec les données dont on dispose, on ne peut pas prêter au lait au chocolat toutes les vertus que la rumeur populaire —et un certain marketing— lui attribuent.

Didier Brassard

Merci pour cette réponse pertinente. Concernant les vertus miracles, vous avez piqué ma curiosité. En effet, sur l’article original paru sur le site du Scientifique en chef, on mentionne simplement qu’il est dit que le lait au chocolat «améliore la récupération chez les sportifs ». Or, il n’est pas question d’affirmation miraculeuse selon moi. Vous conviendrez qu’il est difficile d’argumenter que glucides, protéines et liquide consommés après un effort – ce que fournit le lait au chocolat – ne sont pas utiles. Là où le marketing prend le dessus, c’est de faire croire 1) que tout le monde a besoin de lait au chocolat et 2) qu’il n’y a pas d’autres alternatives. Ces deux aspects essentiels n’ont pas été abordé par le journaliste et c’est ce que j’ai voulu souligner dans mon article.
Concernant la taille d’échantillon, vous trouverez peut-être qu’on joue sur les mots, mais une petite taille d’échantillon, tel que je mentionne dans mon article, «ne diminue pas nécessairement la validité d’une étude». Ça peut être le cas, ou non. Néanmoins, le journaliste n’explique pas en quoi cela a influencé les résultats observés. Entre autres, la validité externe limitée (p. ex. sport très spécifique et participants aux caractéristiques précises) et un risque plus élevé d’erreur de type 1 (p. ex. une trouvaille due au hasard en raison des nombreuses mesures réalisées sur peu de gens) sont des informations qui auraient dû compléter la critique du journaliste.
C’est un peu la même chose concernant les études financées. Le journaliste n’étoffe pas sa critique en expliquant pourquoi le financement peut avoir une importance et induire un biais. Pardonnez mon interprétation vague dans ce cas.
Dans un autre ordre d’idées, la méta-analyse de Amiri et al. combine plusieurs études: la taille d’échantillon n’est plus une considération majeure. Les auteurs ne déclarent aucun conflit d’intérêts et la revue d’études n’est pas financée par l’industrie. Des bienfaits potentiels sont observés en terme de performance subséquente à la consommation de lait au chocolat (lorsque les auteurs considèrent les études qui se ressemblent le plus). Est-ce une rumeur que le lait au chocolat permet de récupérer? Non. Est-ce obligatoire d’en consommer? Non plus! Là-dessus nous sommes d’accord.

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